Les coups de chapeau de l'Institut

Après 20 ans de recherches et d’études sur le langage, il est un privilège, celui de s'exclamer "Bravo !". Les initiatives que nous saluons ici ne sont pas le fruit du travail de l'Institut de la qualité de l'expression. Elles ont été repérées par nos équipes, promeneurs du web, l'œil et le clic aux aguets.


Paris Games Week, cru 2016 : des histoires et des mots

L’édition 2016 du salon des jeux vidéo révèle les tendances ludiques. Et le vocabulaire a son mot à dire. Pour intensifier l’intrigue, il faut trouver le lexique juste. Dans The Elder Scroll Legends, jeu de cartes stratégique en ligne gratuit, il existe un glossaire. Glossaire avec des termes comme « dernier souffle », « coup fatal » et même « chapardage ».

L’autre phénomène du moment c’est Clash Royale également fondé sur le principe de cartes. Là, il s’agit de piloter des troupes en action. Voici que débarquent des appellations telles « Valkyrie » qui représente une femme armée d'une hache, ou « Golem » symbolisé par un grand colosse de pierre.

L’histoire compte également puisque Dragon Quest Builderdisponible sur PS4 développe un déroulé fondé sur des quêtes successives. Il y a un fil d’Ariane qui se matérialise par l’objectif de reconstruire une région.

L’incertitude du monde d’aujourd’hui incite à ce retour de l’onirique et de l’épique. La réalité virtuelle, elle, n’a pas encore de vrais mots spécifiques à part « le casque de réalité virtuelle », porte d’entrée vers un univers en relief. Etre immergé !

Désormais, jouer c’est appartenir à une histoire, à une communauté qui, plus que par le passé, parle la même langue et reste connectée en permanence.

Tags : Paris Games Week, langage, réalité virtuelle, Dragon Quest Builder, Clash Royale


Ingrid Riocreux : la langue des médias

Les journalistes se présentent volontiers comme des adeptes du « décryptage » et Ingrid Riocreux, chercheur associée à l’Université Paris IV, s’est autorisée à décrypter leurs discours.

Quoi qu’on en dise, le journaliste bénéficie de la confiance de ses auditeurs. Comme le relevait Vladimir Volkoff dans sa Petite histoire de la désinformation (Editions du Rocher, 1999), la parole du journaliste dispose d’une autorité naturelle qui lui permet de créer le vrai à volonté, indépendamment du réel. N’a-t-on jamais entendu « c’est vrai puisque je l’ai vu » ou « c’est vrai puisque que l’ai lu ».

Le présentateur des informations a ainsi un immense pouvoir. Comme le remarque Ingrid Riocreux : « Face à l’intellectuel interviewé, nous nous demandons : a-t-il raison ou tort ? Quand apparaît le Journaliste qui égrène les titres du jour (…), nous ne nous demandons pas s’il a raison ou tort. Nous nous demandons : alors que s’est-il passé aujourd’hui ? Nous sommes dans une position vulnérable. »

Nous sommes dans une attitude réceptive, dans un temps où notre cerveau est disponible pour que le journaliste nous donne à voir le monde à travers ses yeux.

Le choix des mots et formules utilisés témoignent et expriment la pensée, l’idéologie, le parti pris du journaliste. Un débat semblera d’ores et déjà trancher selon le langage qu’utilisera le journaliste pour introduire les intervenants.

L’auteure prend l’exemple du débat autour du changement climatique, qui oppose souvent climatologue et climatosceptique. Le débat s’articule alors entre les spécialistes, les experts et « les gens qui disent n’importe quoi ». Circulez, il n’y a rien à voir.

Comme l’écrit Olivier Reboul dans Langage et idéologie (PUF, 1980) : « l’idéologie n’est pas la pensée d’un individu ; elle est le fait que cette pensée se situe dans un "déjà pensé", qui la détermine à son insu » et Ingrid Riocreux d’ajouter : « quand il emploie un mot fortement connoté, le Journaliste est néanmoins persuadé d’utiliser le seul terme adéquat. Et s’il est vrai qu’il déforme ou cache à dessein certaines réalités, il est persuadé de la faire au nom du Bien, un Bien objectif, évident et incontestable, un absolu, indépendant de toute morale transitoire et totalement déconnecté des circonstances historiques. »

Les jugements de ce type, relevant de l’idéologie, illustre le rôle clé des journalistes dans la fabrique du consentement, notion chère à Noam Chomsky et Edward Herman dans leur ouvrage commun La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie (Agone, 1988).

Tags : Médias, langage, Ingrid Riocreux


Au secours, les mots m'ont mangé !

L’appel au secours de Bernard Pivot est une déclaration d’amour à la langue française et plus particulièrement aux mots qui la composent. Dans son dernier ouvrage, Au secours ! Les mots m’ont mangé (Allary Editions), il signe un essai plein d’humour où les mots sont les héros.

Il joue avec leurs sens et apprécie leur esthétique. Candidat malheureux à la rédaction des grands dictionnaires de notre langue, il aurait aimé modifier l’orthographe des noms d’animaux pour qu'ils illustrent la morphologie de l’animal. Si le h de rhinocéros traduit ses cornes menaçantes, l’hippopotame serait plus assuré et moins maladroit avec quatre p et l’éléphant gagnerait en majesté en commençant par un h.

Les dictionnaires furent ses plus fidèles compagnons :

« Et puis les mots sont discrets, ils occupent très peu de place dans le dico, trois ou quatre lignes, pas plus. Même orgueil et vanité ne s’étalent pas. Dictateur, despote, tyran ont dû se plier, eux aussi, au calibrage. Anar, anarchie, anarchie, anarchique, anarchisant, anarchisme, anarchiste ont dû se résoudre à être rangés, bien en ordre, disciplinés, les uns à la suite des autres. »

Le président de l’académie Goncourt parle de sa vie, mais ne signe pas une autobiographie. Tenté par l’exercice, il raconte avoir abandonné à cause de la purée de Joël Robuchon, bien meilleure que celle de sa mère qui illumine les souvenirs de son enfance.

Compagnon des mots, il concède qu’ils exercent une tyrannie sur les écrivains interdits de banalités.

Tags : Bernard Pivot, Allary éditions, mots, langage


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